PARIS MATCH

DU 4 JUILLET 1970

Par respect pour le magazine Paris match et les auteurs, Yves Salgues et Thierry Schimpff, nous transcrivons integralement l'article concernant STEVE McQUEEN, paru dans le n° 1104 du 4 juillet 1970 durant le tournage du film "Le Mans"

Couverture du match de l'époque

Affiche du film

Carte postale publicitaire

Photo interieure

STEVE MAC QUEEN

court tout seul les " 24 heures du Mans " qu'on lui avait interdites.

L'affiche porte en caractères gras le mot le plus célèbre de l'Ouest, " wanted " (on recherche). Un jeune garçon blond la regarde et se retourne pour faire un clin d'oeil à la caméra. C'est Josh Randal, le chasseur de primes. Quarante épisodes d'un feuilleton télévisé, " Au nom de la loi ", en font - avec Eliot Ness -Bob Stack - la vedette n°1 du petit écran dans le monde entier. Le grand écran l'adopte, il avait été un des " Sept Mercenaires ", il devient vedette de " la Grande Evasion ". Il crée, avec " Bullitt ", un nouveau personnage, celui d'un détective, mais surtout un nouveau style de film, tourné au jour le jour, sans scénario très précis. C'est le Cinéma dell'Arte. Et voici qu'il devient producteur. C'est pour tourner " Vingt-quatre heures au Mans ", consacré à la fameuse course automobile. Ancien champion de moto, il avait prévu de participer à l'épreuve. Les compagnies d'assurances, au dernier moment, ont refusé d'assurer le risque d'un accident qui, immobilisant la vedette, aurait arrêté le film. Yves Salgues vous raconte son histoire.

1.Le Mans.
La Porsche 908 3 litres (bleu marine avec une bande orange) tourne toujours comme si sa vie était ce manège à bolides : le circuit le plus célèbre du monde. Elle tourne exactement depuis le samedi 10 avril, jour des premiers essais. Elle tourne le samedi 13 juin, jour du départ du Grand Prix : pilotée par Herbert Linge et Muller elle termine la course. Une course qu'elle ne dispute pas réellement mais qu'elle enregistre avec deux caméras : une placée à l'extrême avant protégée par un carénage de plastique, l'autre à l'intérieur, du châssis tubulaire, juste derrière le moteur. Jamais, du reste, on n'a vu au Mans pareille armée de cameramen.

L'un opère sur la piste le long des stands, allant de bolide en bolide. D'autres sont à l'affut dans les virages les plus fameux (Tertre rouge, Maison blanche ... ) ou travaillent à bord d'un hélicoptère. Il en sera ainsi jusqu'à fin octobre.


 

Entouré de quarante techniciens, le metteur en scène américain John Sturges réalise, avec "24 Heures au Mans", le film le plus important qui ait été consacré à la compétition automobile. Budget : 5 milliards. Son héros est, en même temps, son coproducteur : Steve MacQueen. Il a engagé, quant à lui, 2 milliards dans cette affaire, dont son cachet de 500 millions, chiffre record pour Hollywood. Steve MacQueen est une si grosse vedette que ni sa compagnie. d'assurances ni les cofinanciers du film n'ont voulu qu'il coure les 24 Heures.

 

Il s'agit pourtant d'un conducteur astucieux et froid qui, en course, pratique la politique de " l'audace contrôlée ". Steve déteste le risque pour le risque. Son premier grand coup de poker, ce sont ces 2 milliards investis. Ils sont aussi sa revanche.

2.En Californie, une maison de redressement, une institution pour mauvais garçons: - The Junior Boys Republic - Steve a 15 ans et un compte à régler avec la société. Né à Slater, Missouri, dans une ferme, il n'a pas connu de vie familiale. Il a deux ans quand son père meurt, six ans quand sa mère se remarie. Il hait son beau-père et méprise sa mère de l'aimer. Il les quitte pour New York, où il devient rapidement chef de bande. Mais la police Veille et l'aventure (des rapines, des vols à la sauvette, des combats de rue) finit dans un pénitencier.

- Si je n'avais pas pris les devants, je serais devenu un gangster, avouera Steve. J'ai eu plus de jobs que je ne puis en compter. Je ne les ai pas quittés. C'est eux qui m'ont remercié.
Soutier sur un cargo, manoeuvre aux champs de pétrole texans de Waco et Corpul Christi, saltimbanque, vendeur de stylos à bille, bûcheron au Canada... Steve s'assagit un peu dans l'armée. Engagé dans les Marines à dix-sept ans, il apprend à conduire des tanks et se découvre une passion : la mécanique. Il se révèle d'une incomparable dextérité digitale. Démobilisé il déniche une place de mécano dans une compagnie de taxis de Washington. - Ce n'est pas le Pérou, c'est le cambouis. - Et la révolte permanente.

3.Janvier 1961.

le cynisme de James Cagney, l'air farouche d'Humphrey Bogart et le brillant, d'un diamant brut comme John Garfield : la critique salue en ces termes l'apparition de Steve MacQueen dans le feuilleton télévisé " Au nom de la loi", qui l'impose pour trois ans à 140 millions d'Américains, puis à la terre entière.

Comment l'ancien tankeur des Marines, qui passa quarante et un jours au cachot pour désertion, comment l'ex-commis voyageur en dictionnaires et encyclopédies, est-il devenu comédien ? Dix ans plus tôt à Greenwich Village (où il habite une mansarde sans eau courante), une amie lui conseille d'aller voir Sanford Meisner : le directeur du Neighbourhood Playhouse, une des plus réputées parmi les écoles d'art dramatique new-yorkaises. Qu'est-ce qui plut à Senford Meisner dans ce rebelle exaspéré ?

4.L'originalité

de ce personnage était évidente, dit-il. Comme une autre de mes élèves, Marilyn Monroe, il était à la fois dur, de cette dureté intransigeante des êtres prêts à


tout, et tendre, à la manière d'un enfant. Comment avait-il pu, à travers tous ses malheurs, garder tant d'innocence ? . Du premier rôle de Steve à Broadway (obtenu en 1956 : il remplaçait Ben Gazzara dans " Hatful of Rain " ) à celui de Josh Randall, le chasseur,de primes, il n'y a que la distance de quelques rencontres heureuses. L'homme providentiel, celui qui incarne la chance, est précisément John Sturges, alors au faite de la renommée avec " West Side Storie " .

Il prépart " Never Love a Stranger ",

 

 

avec Frank Sinatra, quand MacQueen débarque à Hollywood, pour s'y voir offrir un rôle secondaire. Steve, qui a l'incrédulité de ceux qui ont passé leur vie à lutter contre un monde hostile, se refuse tout d'abord à croire au miracle. Quand Sturges lui dit " Signez votre contrat, Bon Dieu ! ", il a cette réplique naïve " Ce n'est pas une blague, au moins "
Sinatra éclate de rire, mais, dès le début du tournage, Steve et lui sympathisent. Entre les prises de vues, il se font partir des pétards dans la ceinture de leur blue jeans ou se tirent dessus avec des colts chargés de balles de paraffine. Non seulement MacQueen est admis à Hollywood, mieux il y est reconnu.

5.Sebring, 1970.
Après les 24 heures de Daytona, les 12 heures de Sebring sont, aux U.S.A. la plus difficile des courses d'endurance ouvertes aux prototypes et aux voitures de sport. Le parcours, plat mais très rude, comporte une piste d'aérodrome désaffecté. Avec son équipier Revson, MacQueen s'aligne au départ au volant d'une Porsche 906 blanche et crée la sensation en terminant deuxième à plus de 200 kilomètres de moyenne.


Qu'est-ce qui fait courir Steve? Le formidable impact publicitaire que son seul nom procure à la firme allemande et qui lui est payé de retour! affirment les mauvaises langues. Non, car, bien que titulaire de la licence internationale, Steve est davantage un gentleman driver qu'un pilote professionnel gagnant sa vie grâce aux courses, en remportant des prix.

Par contre, MacQueen est un comédien professionnel rémunéré selon le plus haut plafond du Star System. Alors ? C'est une histoire d'amour et d'amour-propre.


6.Si le cavalier de western des " Sept Mercenaires " abandonne volontiers sa monture pour un moteur de 380 chevaux, c'est, tout d'abord, par fidélité à cette passion des engins mécaniques qui l'obsède depuis son adolescence.

En second lieu, il s'agit d'un problème de fierté personnel encore qu'il soit aujourd'hui parfaitement intégré dans cette société américaine qu'il vomissait autrefois, Steve MacQueen se fait un point d'honneur de démontrer à l'américan society qu' " un acteur qui a réussi n'est pas forcément un homme qui a échoué " , (Ou renoncé.) En d'autres termes " Les dollars n'embourgeoisent qu'une classe : la bourgeoisie. "

7.Ce point de vue, assez sommaire, éclaire d'une lumière révélatrice le personnage de MacQueen : graine de violence, délinquant potentiel qui s'est repris à temps pour renverser la vapeur et repartir du pied droit. L'insistance qu'il apporte à se garantir de l'embourgeoisement, lui qui possède une véritable fortune, gérée de surcroît avec un solide bon sens - n'illustre-t-elle pas, chez ce petit paysan du Missouri, ce que Freud appelait le " complexe des origines .. On a mangé e la vache enragée jusqu'a saturation. On porte à la société que l'on rend responsable, une haine agressive. On réussit au-delà de toute espérance. Totalement démuni de raisons d'en vouloir à une classe sociale qui a efficacement aidé à votre succès, on l'épate.
Dans ses films comme dans sa vie, Steve MacQueen épate le bourgeois. Seulement, il l'épate avec courage et brio. La plupart des scénarios que tourne,MacQueen ont à leur base un exploit physique fortement spectaculaire. C'est l'impressionnante " cavale "de " la Grande Evasion "

Ou l'ahurissante poursuite de " Bullitt " dans un San Francisco de montagnes russes. Dans un cas comme dans l'autre, à moto comme en voiture, aussi bien à cheval, d'ailleurs, le superman Steve refuse d'être doublé- Maître de lui, sûr de ses réflexes, il désobéit aux compagnies d'assurances et paye royalement, à un tarif triplé, les cascadeurs ou pilotes spécialisés engagés pour remplacer - ce MacQueen qui ne veut jamais céder sa place.


8.L'exploit déborde du cadre de l'écran pour trouver dans la vie son prolongement réel, authentique. Porte-drapeau de l'équipe nationale U.S. aux Six jours d'Erfurt en Allemagne de l'Est (sorte de jeux Olympiques de la motocyclette), Steve casse son engin, une Triumph 500 et, au lieu de clamer sa déconvenue, annonce avec un calme impérial : " Je reviendrai ".

Il reviendra, pour gagner :son domaine étant le défi. " 24 Heures au Mans " est également un défi.

9.Défi au " Grand Prix " de John Frankenheimer, réalisé en cinérama sur les principaux circuits d'Europe.
Défi à "ligne rouge 878 " d'Howard Hawks, hommage indirect au démon de la vitesse... C'est un défi que MacQueen prend à son propre compte, pourrait-on écrire, car il intervient sur des questions de mise en scène, suggère des idées à son ami Sturges, dicte ses initiatives. Ainsi, une heure avant le départ de la course il a fait installer une caméra sur une Ford G.T. 40, découpée en spider, sans toit, pilotée par Servoz-Gavin.
Béret bleu foncé, blouson de toile jeans, Steve expliquait à Sturges le bien-fondé de cette opération : "Une piste vide, un pilote professionnel... nous aurons les images les plus rares : un paysage frôlé par l'objectif.
Si le cinéma relève d'un travail d'équipe, la conduite d'une carrière artistique est certainement liée à la vie privée du comédien.

On a du mal à imaginer la réussite de Steve MacQueen sans la part immense qu'y a prise son épouse, Neile Adams.

10. Une seule femme a compté dans la vie agitée de Steve :

cette actrice de comédie musicale qu'il rencontra, en 1955, alors qu'elle jouait " Pyjama Game " à Broadway, et qu'il eut, sur-le-champ, envie d'épouser, mais en maugréant : " Lâche ce métier, tu es trop pure pour l'exercer ".


Dans leur propriété de Nichols Canyon, les MacQueen représentent une sorte d'entité : un ménage qui marche, dont les columnists ne parlent -jamais, car il n'y a rien à dire sur le bonheur. Rien n'est pourtant plus menacé que la vie d'un pilote de course. " Mais Neile, l'ange du foyer, réussit à éloigner appréhensions et phantasmes , a raconté Stirling Moss, l'ami du couple. Steve, le kid du Missouri, est vraiment né sous une bonne étoile.